La montagne, espace de liberté encore pour longtemps ?

Publié le 15 Oct 2021

La montagne, espace de liberté encore pour longtemps ?

2020 aura été une année bien spéciale pour quasiment toute l’humanité avec cette pandémie mondiale. Certains pays comme la France et l’Espagne ont choisi de confiner leur population au printemps dernier, puis cet automne pour mieux la protéger. Après des semaines de restriction à tourner en rond dans son quartier, le besoin de grands espaces s’est fait ressentir pour la majorité de la population avec des conséquences non négligeables.

Dès les premiers jours de liberté retrouvés, les littoraux et les massifs montagneux furent pris d’assaut. Sur les littoraux, la baignade et les sports aquatiques étant toujours interdits, de nombreuses personnes se sont tournées vers les espaces montagnards pour assouvir ce besoin de liberté. Cet engouement démesuré a très vite posé des problèmes tout au long de la chaîne des Pyrénées. Depuis des décennies, une cohabitation entre les usagers traditionnels (bergers, forestiers, chasseurs…) et les personnes éprises de loisirs de montagne, s’est installée, où chacun respecte l’autre. Mais l’afflux soudain de visiteurs cette année, a quelque peu chamboulé cet équilibre. Les premières semaines après le confinement printanier, la fréquentation a nettement augmenté par rapport aux autres années avec principalement des publics citadins de « proximité » (Côte basque, Pau, Tarbes, Toulouse, Carcassonne, Perpignan…). Par manque de connaissances des codes de bons usages dans les espaces de montagne, ces néo-pratiquants ont régulièrement eu des comportements exaspérants, à la fois pour les habitants mais aussi pour les pratiquants habituels: voitures garées en dvrac sans optimiser le stationnement sur des petits parkings au départ des randonnées, les entrées de champs bouchées, les besoins faits n’importe où, la musique à fond sur le téléphone sur les chemins de randonnée, rentrer dans les prairies pour faire des selfies avec les animaux, des feux et leurs collections de bouteilles de bières laissées autour… Et étant habitantes souvent du même département, donc se sentant chez elles, ces personnes n’ont pas hésiter à faire ce qui bon leur semble. Dans ce contexte, des tensions sont montées. De nombreux maires furent obligés malgré eux à prendre des arrêtés pour réglementer les accès, et de faire appel aux forces de l’ordre.

Puis début juillet est venu s’ajouter à cela les traditionnels vacanciers de la montagne qui reviennent chaque été, et surtout des nouveaux, cherchant eux une alternative aux vacances à la plage. Les sites majeurs des Pyrénées comme le Lac de Gaube, le massif du Néouvielle, le lac d’Oo, pas tous adaptés à de tels volumes de visiteurs, ont très vite perdu de leur superbe. Ce qui a eu pour effet, un report sur des lieux plus confidentiels, souvent mis en avant par les publications sur les réseaux sociaux. Cette sur-fréquentation a été vraiment mal vécue par bon nombre de montagnards, pourtant prêts à accueillir des visiteurs, mais pas à subir une telle pression et tant de désagréments.

Il semble aujourd’hui, qu’il est de bon ton de rappeler quelques éléments de base, pour que cette cohabitation se poursuive. Bien que dans l’imaginaire, la montagne soit un bien public, ouvert à tous, la réalité n’est pas exactement la même. La propriété du sol est le fruit de la longue histoire de la conquête humaine des territoires de montagne. Commençons par le bas des vallées, et les zones intermédiaires occupées par les granges foraines et les prairies. Durant des siècles, ils ont été des lieux de cultures pour les plus fertiles, de productions de bois de chauffage et du cuisine grâce aux bosquets et aux haies, de production de litière avec les fougères, et de foin à la belle saison et de pâtures quand les troupeaux n’étaient plus en estive. La pression foncière y était très forte, et le foncier détenu par les familles. Pour desservir tout ce maillage de parcelles privées, des chemins

ruraux se sont dessinés. Souvent étroits, adaptés au seul passage d’animaux de bât voir de carrioles sur les zones planes. Ces chemins font partie du domaine privé des communes. De fait, ils sont ouverts au public, mais ils peuvent être vendus comme n’importe quelle parcelle communale. Après des décennies de désaffection, car pas adaptés au passage des engins agricoles, les chemins ruraux ressuscitent depuis 30 ans à l’initiative des collectivités et des clubs de marcheurs et de VTTistes voulant développer des itinéraires de randonnée. Depuis les années 80, les communes ont la possibilité d’inscrire leurs chemins ruraux au plan départemental des itinéraires de promenade et de randonnée, rendant leur vente impossible. Entre temps des pistes et des chemins plus larges ont été ouverts par les agriculteurs sur leurs parcelles privées pour accéder à leurs champs avec leurs tracteurs. L’accès à ces chemins pour le grand public reste au bon vouloir de leur propriétaire.

Cette structuration foncière s’établie de la sorte jusqu’à des altitudes comprises entre 600m au Pays basque et 1400m dans les Hautes-Pyrénées. Au-delà, quand on s’élève plus haut en altitude, sur l’étage des forêts et puis des estives, c’est la propriété publique qui s’impose plus largement. Mais là aussi avec des spécificités. Les forêts peuvent être propriétés des communes, de l’Etat (forêts domaniales) ou plus rarement privées. Les forêts publiques, toutes soumises au Régime forestier, sont gérées par l’Office National des Forêts pour le compte de leurs propriétaires. Le régime forestier a été instauré pour défendre la forêt qui surexploitée par les habitants des montagnes et pâturée par leurs troupeaux était en voie de disparition il y a plusieurs siècles, ce qui provoquait des graves érosions, des crues soudaines et des avalanches mettant en danger de nombreux villages. Pour chaque forêt, la gestion forestière est planifiée : les coupes de bois, les opérations de régénération, les ilots de biodiversité, ainsi que la fréquentation des sentiers, pistes et chemins forestiers dont leur réglementation est généralement affichée aux entrées.

Au-dessus, les zones d’estives sont aussi du domaine privé de collectivités publiques (communes ou syndicats de vallées). Elles sont chaque année louées par des éleveurs pour faire paître leurs troupeaux (par bail ou paiement de la baccade) et produire sur place les fameux fromages d’estives. Les cabanes sont elles aussi louées et donc occupées pendant toute la période d’estive (juin à septembre) par les bergers. Seuls les cayolars (cabanes) au Pays basque appartiennent à des familles et sont privés.

Cette diversité de statuts fonciers montre que l’accès à la montagne n’est pas si simple que l’on peut l’imaginer. A cela s’applique des restrictions particulières dans des espaces naturels protégés comme la zone cœur du Parc National des Pyrénées et les réserves naturelles (une quinzaine sur le versant nord des Pyrénées) : bivouac réglementé ou interdit, VTT, chiens, feux, cueillette, chasse… interdits.

Jusque qu’à présent, la compréhension de ces règles et des usages faisait partie du long apprentissage des loisirs de nature, soit transmis par des aînés, soit par le fruit de nos propres expériences, ou les deux en même temps. Mais aujourd’hui, comme pour bon nombre de choses de la vie quotidienne, notre société ne prend plus ce temps, et veut avoir accès à tout et sans attendre. Depuis de nombreuses années, les collectivités tentent d’attirer des touristes dans les vallées pyrénéennes. Mais en quelques semaines, les Pyrénées semblent être devenues trop petites, obligeant ces mêmes institutions à revoir leurs politiques de communication. Espérons que pour les prochains mois, pour les prochaines vacances, pour les prochaines années, au travers de l’accompagnement de ces nouveaux visiteurs, une fréquentation durable et équilibrée se mette en place dans les Pyrénées. Il en va de leur préservation, de notre liberté de jouir de ses montagnes mais aussi de la vitalité de ses vallées.

Nicolas Watteau (Magazine Respyr n°100)

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